Une exploration de la mémoire familiale

Par 29 octobre 2019 à 11:57

« Je crois que c’est en jouant au flipper ensemble qu’on a connu nos plus grands moments de communion. Nous étions alors un père et fils comme nous ne le serions plus jamais par la suite. Nous jouions très bien. Nous ne formions qu’un seul être, fondus l‘un dans l’autre. Nous étions amour. Mais on n’en a jamais parlé, on ne se l’est jamais dit. Jamais. »

Il n’y a pas d’âge pour trouver naturel d’être orphelin. C’est ce dont témoigne Manuel Vilas dans Ordesa, un des très grands livres de cette rentrée 2019. L’auteur qui a perdu son père puis sa mère à un âge où l’on peut raisonnablement s’y attendre, n’arrive pas à s’y faire. Et dans ces pages sur la nostalgie, aussi puissantes que sublimes, à l’écriture presque poétique (l’épilogue l’étant totalement), Manuel Vilas se souvient de ses deux parents dont il se rend compte avec une émotion non feinte qu’ils lui sont intimement et en grande partie des inconnus. Les portraits annexes (oncles ahurissants, deux fils sur la réserve, une grand-mère poignante) renforcent l’évidence de ce tableau d’une Espagne des classes moyennes qui, malgré l’histoire complexe de ce pays depuis tant d’années, nous en propose une vision universelle et touchante.

Plus qu’au "Monarque des ombres", le dernier Javier Cercas, pour son pouvoir évocateur, son cran et sa franchise, Ordesa m’a plutôt ramené à Karl Ove Knausgaard et à son exceptionnelle autobiographie au long cours ("Mon combat", cinq tomes chez Denoël, bientôt six).