Rien n'est pardonné

Par 12 décembre 2019 à 11:11

« La meilleure arme qui peut combattre cette foi aveugle est le doute. Le meilleur titre de bouquin de toute l’histoire de la littérature, du cinéma, de l’art et de tout le reste, fut trouvé par un ancien de Charlie Hebdo. Gébé. Il avait intitulé un de ses livres […] : Qu’est-ce que je fous-là ? »

Riss, actuel rédacteur en chef de Charlie Hebdo, est un des survivants du massacre du 7 janvier 2015. Il aura laissé plus de quatre années pour pouvoir raconter l’indicible. Malgré son titre et sa couverture glaçants, « Une minute quarante-neuf secondes » ne s’attarde que peu sur l’attaque elle-même. Comme pour les témoignages précédents (« La légèreté » de Catherine Meurisse, « Catharsis » de Luz ou « Le lambeau » de Philippe Lançon), Riss a une intention. Si Catherine Meurisse se concentrait sur une recherche de la beauté, Luz sur son retour impossible au dessin et Philippe Lançon, dans le magistral « Lambeau », sur la reconstruction physique comme un chemin de croix vers la résilience, Riss, lui, se démarque très nettement : « Une minute quarante-neuf secondes » est un concentré de colère.

On se souvient tous de la couverture de Charlie, celle du numéro d’après : « Tout est pardonné ». Riss prend ici un contrepied radical. Aucun pardon. Ni pour les frères Kouachi évidemment ; ni pour les ex-collègues de Charlie dont la montagne de fric accumulée par le journal grâce aux dons et aux abonnements de circonstance, a fait tourner la tête ; ni enfin contre celles et ceux qu’il nomme « les collabos ».

« Une minute quarante-neuf secondes » n’est donc pas « un livre de plus » sur le 7-janvier. S’il n’a pas la langue d’un Philippe Lançon ou la finesse d’une Catherine Meurisse, Riss a pour lui l’intransigeance.

Dans son essai passionnant « Un si fragile vernis d’humanité », Michel Terestchenko tente d’expliquer que ce n’est pas « par altruisme qu’on se refuse à l’abjection », mais par le concept éclairant de « la présence à soi ». Riss, à travers ses nombreux souvenirs, ses rencontres, ses convictions, en est un exemple essentiel.