Une culpabilité dévorante

Par 31 janvier 2020 à 17:06

À partir de ce triste mois de mars 1941, Vicente allait éprouver une double haine de lui-même : il allait se détester parce qu'il s'était senti polonais et il allait se détester davantage encore parce qu'il avait voulu être allemand. Il allait éprouver une double haine de lui-même que jamais le fait de se sentir juif n'allait soulager. "Pourquoi jusqu'aujourd'hui j'ai été enfant, adulte, polonais, soldat, officier, étudiant, marié, père, argentin, vendeur de meubles, mais jamais juif ? Pourquoi je n'ai jamais été juif comme je le suis aujourd'hui - aujourd'hui où je ne suis plus que ça." Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu'il était beaucoup de choses jusqu'à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif.

1940 à Buenos-Aires, Vicente Rosenberg juif polonais, installé depuis 1928 en Argentine, a une vie bien rangée. Il est marié à une femme qu’il aime et dont il aura 3 enfants. Il partage son temps entre sa vie familiale, son travail de marchand de meubles et ses amis juifs qu’il retrouve le soir dans les cafés de Buenos-Aires. Dans ces lieux enfumés, lui et ses amis évoquent la guerre qui fait rage en Europe mais dont les échos leurs parviennent lointains et fragmentés. Petit à petit Vicente s’assombrit. En quittant Varsovie, il a laissé derrière lui sa mère dont il ne reçoit plus de lettres depuis plusieurs mois. Les rares lettres qui arrivent encore sont de plus en plus alarmantes. Cette correspondance interrompue, les informations tragiques véhiculées par la presse sur le sort des juifs en Europe, tout cela va progressivement plonger Vicente dans une tristesse incommensurable et une culpabilité dévastatrice. Le poids de cette culpabilité va le priver de mots et le rendre mutique jusqu’à la fin de sa vie. Ce livre se place du point de vue du survivant. Il dit comment celui qui reste est hanté par l’innommable, par l’indicible atrocité, comment la perte irrémédiable des siens va se muer en désespoir réduisant le survivant à n’être plus que culpabilité. Le thème de l’identité est aussi traité avec force. Que devient l’individu dépossédé de ses identités plurielles, qu’advient-il d’une identité définie par la haine de l’autre, réduite à n’être plus qu’un qualificatif à quatre lettre : juif. Santiago H. Amigorena avec la publication de ce 10ème opus poursuit une œuvre autobiographique, s’attachant dans Le ghetto intérieur à raconter l’histoire de son grand-père dont il se découvre porteur du traumatisme. Il a comme point commun avec ce dernier de s’être muré dans le silence depuis son enfance, le mutisme du petit-fils faisant écho au mutisme du grand-père.

Un livre bouleversant où il est question des effets ravageurs de la grande histoire sur la destinée de ceux qui en sont victimes.