De père inconnu

Par 12 mars 2020 à 15:37

À chaque fois qu’on se souvient le souvenir se modifie alors que la photo est une imbécile qui ne change jamais d’avis. Comme si le passé était du présent gelé, alors que notre passé est vivant tant que nous le sommes encore aussi. (…) À quoi servirait d’évoquer son père décédé une trentaine d’années plus tôt si c’était avec le projet cruel et prétentieux de vouloir le faire apparaître tel qu’il fut. Je veux l’apprivoiser, le poncer, passer l’estompe, l’astiquer comme une paire de vieux souliers pêchée dans un grenier.

Lors de la diffusion à la télévision d’un film documentaire sur la police de Vichy, Régis Jauffret a la surprise d’y découvrir une scène édifiante où apparait Alfred, son père, affolé, embarqué manu militari par deux miliciens enthousiastes. L’auteur ahuri constate d’emblée : « La réalité me nargue ». Mais d’où peut bien sortir ce film ? Que fiche son père dans cette situation ?

Et aussitôt les questions de s’embouteiller comme des monospaces sur la route des sports d’hiver : son père a-t-il été résistant ? A-t-il été interrogé ou torturé ? Et si oui : a-t-il dénoncé quelqu’un ou s‘est-il tu ? Sous-entendu classique néanmoins justifié : héros ou salaud ?

Jusque-là, pour son fils, le souvenir d’Alfred Jauffret se limitait à celui d’un ersatz paternel, isolé du reste du monde par une surdité croissante, comme le poisson rouge dont on aurait posé le bocal sur une vieille commode que plus personne ne regarde vraiment.

« Papa » est alors l’occasion inattendue pour l’auteur de réinventer le sien, de papa. Un jeu du chat et de la souris avec la vérité, la fiction et les souvenirs. Ce sont des questions fondamentales dans la littérature contemporaine où, à la croisée de l’autofiction, du récit, du roman ou encore de la « non-fiction novel », beaucoup d’auteurs funambules revisitent l’intime littéraire avec plus ou moins d’équilibre et de réussite (Emma Becker, très récemment, avec « La maison » ; Edouard Louis peut-être un peu hâtif avec son « Histoire de la violence » ; ou encore Grégoire Bouillier avec son « Dossier M. » carrément dingue ; sans parler d’écrivains majeurs tels Emmanuel Carrère ou Javier Cercas.) C’est avec étonnement que l’on découvre l’esprit bouillonnant et fécond des « Microfictions » qu’est Régis Jauffret dans ce registre.

Dans « Un roman russe », Emmanuel Carrère, dont on peut raisonnablement admettre qu’il fut aussi très concerné par ce rapport ambigu au père, écrit ceci : « Un petit garçon ou une petite fille qui prononce le mot “papa” devrait être certain que Papa est un héros, un preux, et un père qui n’est pas capable d’apparaître ainsi aux yeux de ses enfants n’est pas digne d’être appelé Papa. »

Régis Jauffret ne peut être certain de rien mais se bat page après page, tergiverse, transige un peu beaucoup, pour qu’il puisse enfin se permettre d’écrire : « Je t’aime papa ». Que le premier qui rigole passe son tour, il a un morceau de caillou à la place du cœur.