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Ouvrir la maison close

Par 12 mars 2020 à 15:46

Que j’aime mon petit wagon de U-Bahn. Rien de plus enivrant que de se savoir pute au milieu d’une foule respectable qui ne se doute de rien – parce que j’ai beau faire ce métier avec l’application qu’on sait, je suis souvent, à cette heure tardive et dans ce quartier, celle qui ressemble le plus à une étudiante. Pensez donc ! Quand j’ai vécu toute une journée en nuisette et talons hauts, les cheveux amplement lâchés dans le dos et plus de mascara qu’il n’en faut, mon luxe est de renfiler mon jean un peu lâche, un pull informe, mes Bensimon toutes pelées et relever mes cheveux en une queue de cheval ingrate ; alors j’aime regarder les autres filles qui vont en soirée et qui, dirait-on, se donnent un mal fou pour ressembler à l’idée qu’elles se font de nous – les putes.

Par choix, Emma Becker a passé deux années dans un bordel de Berlin.

Il faut savoir qu’en Allemagne, les droits et les devoirs d’une professionnelle du sexe sont considérés par les administrations concernées, pourtant pas les premières à rigoler, ni plus ni moins comme ceux d’un expert-comptable ou, mettons, d’un bibliothécaire. Ce qui laisse à penser. On ne peut pourtant pas nier que ce bouquin où, sans aucune forme de chronologie ni même vraisemblablement de logique précise, elle relate en mode gonzo ses souvenirs de putain, tombe un peu comme un clou de girofle dans la crème anglaise à l’heure où les enjeux fondamentaux du féminisme n’invitent guère, à tort ou à raison, ni à l’apaisement ni à la nuance.

Et pourtant ! Qui pourra contester la franchise et l’honnêteté d’Emma Becker dans ce livre qui a l’humilité de soulever les bonnes questions et d’y apporter le plus souvent des réponses multiples, parfois antagonistes. Dans ce qu’ils ont compris comme une apologie de la prostitution, certains (certaines ?) lui ont reproché son manque de considération face à la différence cruciale qui existe entre le vécu d’une prostituée dans une maison close allemande et celui d’une immigrée à qui l’on aura confisqué le passeport, arpentant les boulevards d’une périphérie d’agglomération française. C’est possiblement lui faire un mauvais procès, car, à aucun moment, l’autrice ne revendique l’universalité de son propos, ni même une quelconque légitimité ad hoc.

« La maison » est au contraire un récit pertinent – non sans quelques longueurs – sur la sexualité, le commerce de toute chose, notre époque et les frustrations qu’elle produit (la production des frustrations, voilà une idée cruciale). Un livre qui dit aussi beaucoup sur les hommes (les mecs !) et le couple.

Et pour ne rien gâter : l’écriture d’Emma Becker est précise, imaginative. Très contemporaine tout en se pomponnant çà et là d’expressions un peu surannées, étonnantes et bienvenues. Quand bien même cela l’aurait été, ce n’est donc pas qu’un livre d’intention.