L’envers d’une vie d’espion

Par 31 mars 2020 à 12:18

« Il suffit que quelqu’un sorte par la porte et disparaisse pour que son image commence à s’estomper, il suffit que l’on cesse de voir quelque chose pour que l’on ne le voie plus nettement, ou plus du tout. »

Depuis l’adolescence, Berta et Tom sont sûrs d’être faits l’un pour l’autre. Mais Tom, étudiant brillant, doué pour les langues étrangères, ne veut pas être qu’un figurant ; il veut agir sur le monde. Un évènement se produit pendant ses études à Oxford qui le contraint à devenir un espion britannique, sous couvert d’un poste diplomatique. Commence alors pour lui une double vie dont Berta ignore presque tout. Il part plusieurs mois pour effectuer des missions secrètes, sans qu’elle sache où ni quand il reviendra, leur vie de famille se limitant à une courte parenthèse entre deux missions.

Au fil des ans, elle va donc élever seule leurs deux enfants, constamment dans l’attente de son retour, ou de ses nouvelles, sans même savoir s’il est toujours vivant, se retrouvant même menacée sans savoir pourquoi.

Loin de James Bond et consorts, le grand auteur espagnol Javier Marias, ne nous raconte pas des missions d’espionnage aux multiples rebondissements, mais continue à interroger la notion de couple. Il fait le très beau portrait d’une femme dont l’existence est en suspens, qui attend, qui vit par intermittence avec son conjoint qu’elle peine parfois à reconnaître quand il rentre après des mois d’absence. Elle ne peut qu’imaginer la (double) vie qu’il mène ailleurs, dans la peau d’un autre, les gens dont il gagne la confiance pour les trahir ensuite. Un homme bien loin de celui qu’elle aime. Quant à Tom, il a autant d’identités que de vies différentes et court le risque de ne plus savoir qui il est vraiment. Comment rester lui-même quand, comme un acteur, il doit incarner des personnages différents, des avatars, à seule fin de mener à bien ce qu’on lui a ordonné de faire « pour le bien de tous ».

Truffé de références littéraires, cet ample roman évoque aussi le temps qui passe et les illusions qui s’effilochent.