Le retour du refoulé

Par 31 mars 2020 à 15:16

« J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment l'événement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie ? »

A la faveur d’un mail reçu par le narrateur dont le contenu relate son implication dans un événement vécu lorsqu’il avait 12 ans, ce dernier va petit à petit entamer un travail de remémoration pour interroger et redonner sens à un épisode de sa vie douloureux et oublié.

Elève de 5ème en 1975 dans le collège de Vizille, il est exclu avec trois autres camarades en raison de la teneur antisémite d’un courrier adressé à leur professeur d’anglais M. Guez. Or, la mère du narrateur est d’origine juive et son père est mort à Auschwitz. C’est d’ailleurs à l’occasion de cet événement que le petit garçon découvre cette filiation martyrisé.
A partir d’une photo de classe, Il va progressivement démêler les fils enchevêtrés de la mémoire. Il redécouvre ainsi le petit garçon qu’il était, écrasé par les conséquences d’un événement trop lourd auquel il ne comprenait rien et qu’il traversera dans la tristesse et le silence. Mais a posteriori, cet événement sera pour lui un acte fondateur, le début d’une quête identitaire source de grandes satisfaction. On comprend à la lumière de ce qu’est devenu le narrateur, il est désormais spécialiste de culture juive, que l’enfant qu’il était s’est engouffré dans les manques et les non-dits de l’histoire tragique de sa famille, et qu’il a fait sienne l’identité de sa mère et la langue de son grand-père le yiddish pour que cette langue et le souvenir du grand-père demeurent vivaces. Mais ce livre, c’est aussi le vécu d’un jeune garçon ostracisé par ses camarades en raison de son appartenance sociale, qui se découvre une attirance pour les garçons, et qui va pleinement vivre la culture adolescente des années 70.

Un beau livre sur les ressorts de la transmission identitaire, sur le souvenir et l’oubli, sur les caprices de la mémoire, sur l’adolescence et ses bouleversements.