Une pensée agissante pour un Etat de droit en bonne santé

Par 14 avril 2020 à 16:25

"Les formes modernes de l'absence de pensée.

Tel est le nouvel âge du décervelage : la société de consommation et des "loisirs forcés"; la tutelle des puissances de divertissement. Derrière cette forme de "loisir", il n'y a pas de scholé, pas de lieu propre pour l'homme pour construire son processus d'individuation. La majorité de ceux qui mènent une vie absurde ne sont pas encore conscients de ce malheur. C'est la vie qu'on les contraint à mener qui les empêche de percevoir qu'elle est absurde. Voilà pourquoi ils ne font rien contre elle. Mieux: même ce qu'ils font à côté de cette vie absurde est quelque chose qu'on fait à leur place, quelque chose qu'on leur livre. [...] puisqu'on les prive de leur autonomie, de la chance de devenir autonomes, ils restent aussi non autonomes pendant leur temps libre. Ils s'acquittent de leur plaisir servilement, tout aussi servilement qu'ils s'acquittent de leur job."

Dans cet essai de philosophie politique, Cynthia Fleury traite du concept d’individuation qu’elle lie étroitement au maintien de l’Etat de droit. Ce principe passe par la notion du connais-toi toi-même delphique dont le but est d’accroître la présence à soi et aux autres, et donc de mieux appréhender le réel. De la qualité de ce processus dépend l’implication et l’engagement citoyen.

Plus que jamais, par ces temps de crises et en particulier la crise de la démocratie, développer la connaissance de soi, prendre soin de soi relève du politique. C’est un acte de résistance face aux dérives du capitalisme et à ces mécanismes de chosification de l’homme. La surconsommation, le divertissement abrutissant, la société des loisirs qui captent continuellement l’attention de l’individu, tout cela aliène et réduit la capacité de conscientisation. Toutes les sphères de la société sont dénaturées par l’idéologie néolibérale et son avatar l’évaluation. Le monde du travail est particulièrement perverti par cette tendance qui réduit considérablement le champ des possibles et la créativité. Selon Cynthia Fleury refuser de penser, de se questionner, de se responsabiliser, c’est risquer l’érosion et l’assèchement de soi et se condamner à l’échelle individuelle et collective à la répétition du pire.

Comme elle le dit, c’est en réactivant notre pensée agissante et en élargissant notre espace de réalisation que nous pourrons faire progresser notre processus de subjectivation et par la même notre irremplaçabilité. Et c’est notre singularité toujours en mouvement, additionnée à d’autres singularités qui peut irriguer le politique et veiller à l’Etat de droit. Mais le concept d’irremplaçabilité ne veut pas dire être indispensable. C’est le contraire de l’autosuffisance et de l’égocentrisme, c’est un phénomène induit par une conscience aiguë de la finitude de l’homme et du caractère précieux de l’instant.

Le lieu par excellence de l’irremplaçabilité est la famille et plus largement l’éducation. Les parents ont la responsabilité de favoriser et d’accompagner l’émergence chez leurs enfants d’une personnalité propre, apte à penser et à agir. Plus largement l’institution éducative doit créer les conditions du renforcement de ce processus, il en va de la démocratie !

Cet ouvrage prolonge les réflexions de Cynthia Fleury déjà abordées dans ses précédents livres notamment La fin du courage et Les pathologies de la démocratie.

Un livre réjouissant qui nous invite à l’introspection, au questionnement sur notre devenir commun et à l’impérieuse nécessité de notre implication dans la cité.