Une voix dans le transistor

Par 14 avril 2020 à 17:10

« Il n’y a pas d’hystérie, pas de foi, pas d’enthousiasme collectif, il y a seulement la voix de Stern dans les petits postes de radio tous les jours à heures fixes, on suppose qu’elle dérobe à son emploi du temps une petite demi-heure le matin, ou le soir, on analyse les bruit de fond, on croit entendre parfois une cafetière parfois de jeunes enfants, parfois on croit même sentir le pain grillé, la confiture. Elle chante doucement elle lit des poèmes elle dit : Amies, amis. »

Oskar et sa famille habitent une maison isolée près d’une voie de chemin de fer désaffectée. Cet été-là, le jeune garçon s’éprend de Corinne, apparition mystérieuse qui disparaît bientôt, lui laissant un sentiment de vide et d’angoisse. Il est aussi question d’une noyade : accident ou meurtre ? En cette époque indéterminée, la société est soumise à un pouvoir hégémonique qui l’abrutit par le travail et l’annonce d’une menace à venir. Les gens s’évitent, n’échangent plus, ont perdu tout souvenir d’un avant. Seule s’élève la voix de Stern (Etoile), dans de minuscules transistors interdits. Elle porte un message pacifique, appelle à un retour à soi, à retrouver son imagination, ses désirs, la mémoire du passé. Et met le doute dans l’esprit de certains.

Certains pourront être déstabilisés par le récit : les personnages apparaissent et disparaissent, se superposent, se transforment ; l’auteur donne plusieurs versions des faits, manière peut-être d’indiquer la limite floue parfois entre réel et fiction. Mais on est séduit par son univers et la façon poétique dont elle le crée.

Dans ce roman sur la disparition, la fuite comme moyen de se protéger mais aussi de se libérer, les femmes jouent un rôle essentiel ; elles sont du côté de l’avenir et portent l’espoir d’un changement possible.

Lucie Taïeb est écrivaine, traductrice et enseignante-chercheuse. Les échappées, son deuxième roman après Safe, a obtenu le Prix Wepler 2019. Elle a également publié un essai (Freshkills, recycler la terre) et un recueil de poésies (Peuplié).

Ce roman, entre fiction politique et récit intimiste, raconte l’émergence d’une volonté de changer les choses par une parole affirmant qu’une autre vie et d’autres relations sont envisageables.