« On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste » - L'an 01 / Gébé

Par 14 avril 2020 à 17:26

Ça chauffe ! Tout porte, non plus à croire, mais à savoir que l’avenir proche ne sera pas forcément aussi rigolo que ce que nous avions pu naïvement l’imaginer. Biodiversité en déclin, dérèglement climatique, pour ne parler que d’environnement, mais socialement, politiquement ou intimement, ce n’est pas non plus très réjouissant : inégalités croissantes, réfugiés, burn-out, batailles identitaires à toutes les échelles. Liste non exhaustive.

La collapsologie est à la mode ! Prise de conscience logique et rassurante ? Nouvelle lubie romantique de citadins en mal d’élevage de chèvres ? A voir.

Grâce à ce livre intelligent, Yves Citton (auteur en 2014 du très intéressant Pour une écologie de l’attention) et Jacopo Rasmi s’attachent à nous faire prendre un peu de recul, faire un petit pas de côté bienvenu. Car entre ces constats indiscutables et cet engouement possiblement suspect (dont l’existence même de cet ouvrage témoigne elle-même), d’autres façons d’envisager le maelstrom semblent possibles.

Aussi, tout en soulignant le caractère très « mâle banc occidental » du collapsologue vertueux, rappelant que pour subir un effondrement encore faut-il avoir quelque-chose à perdre, ce qui n’est manifestement pas le cas d’une partie colossale de la population mondiale, les deux auteurs insistent sur l’importance d’un changement de paradigme à bien des niveaux.

S’appuyant sur une vision réellement post-coloniale et globale de notre monde, ils nous invitent à justement nous inspirer d’autres façons de vivre, d’être au monde (éco-féministes, négritude, paganisme...) que ce soit dans notre rapport à la nature, à l’autre, mais aussi à l’humour (les affiches du Cas échéant, bien connues des Grenoblois), à l’espace (horizontal plus que vertical) et au temps (résurgences multiples, faire et refaire) mais encore aux arts ou à la littérature par cette façon qu’ils ont de nous habituer à ce qui releva un temps de l’imaginaire pour devenir notre réalité (nombreux films, livres ou séries dits d’anticipation, mais pas uniquement – lisez La Peste) ou de nous donner à réfléchir différemment (sans œillères, plus librement).

Ce que ne pouvaient prévoir Yves Citton et Japomo Rasmi, c’est que la période de confinement que nous vivons est à certains égards une très bonne école. Ainsi qu’une loupe intéressante sur ce qui fait sens mais aussi sur nos réflexes égoïstes.

Si j’ai pu avoir quelques réserves sur le recours fréquent à la sémantique ou encore à un certain penchant très tendance pour le chamanisme et autres pratiques crypto-méditatives dont je peux douter (peut-être à tort) qu’elles nous soient d’un quelconque secours, j’ai été convaincu en revanche par l’honnêteté intellectuelle des deux auteurs à tout propos. Face à cet indicible et aux différentes manières de l’envisager, ils nous rappellent notamment que, si l’avenir et les idées qui l’accompagneront existent, ils ne devront être que le reflet de la nuance et d’attitudes « dé-coloniales », « dé-polémiques » et « dé-compétitives ».

On n’y est pas, mais quel plaisir de le lire.