Cours camarade, le vieux monde est derrière toi

Par 17 avril 2020 à 15:55

« Les services compétents se mobilisent. Il fait accompagner les fonctionnaires chargés de la chasse au trésor. On passe des coups de fil, on frappe aux portes des stocks réservés du Politburo, on compare les qualités des tissus, on palpe les cuirs. Un gars des services, ayant la même corpulence que Gagarine, se tape tous les essayages. Pour la femme, les parents, on est moins exigeants. Ils pourront bien rafistoler un peu. Quand tout est gratos, on ne fait pas le difficile. Au bout de quarante-huit heures, on finit par tout rassembler. Mission accomplie ! Le super-héros a maintenant un rasoir électrique. C’est la moindre des choses. Il l’a mérité.»

Au tournant des années Khrouchtchev et Brejnev, un léger vent de panique s’empare du KGB : sous le pseudonyme d’Abram Tertz, un petit malin réussit à faire publier en France, l’air de rien, des textes crânement anti-soviétiques. Le lieutenant Evgueni Ivanov et sa clique de barbouzes des « services compétents », qui ne savaient déjà pas trop quoi faire du vieux Pasternak et de son Jivago, sont sur le pont. Et ça avance doucement.

Iegor Gran, dont on connaît l’ironie pince sans rire de sa prose, s’attaque à l’intime, en l’occurrence l’histoire de ses dissidents de parents : l’écrivain André Siniavski et sa femme Maria Rozanova. Et c’est l’occasion pour l’auteur de nous illustrer avec brio combien tous ces despotes pathétiques et leurs polices politiques seraient risibles de puérilité si elles n’étaient pas si féroces et impitoyables.

A l’heure où Jean Echenoz semble avoir perdu la sienne, d’ironie, dans son Gérard Fulmard vain et bavard, c’est un vrai régal de lire ces Services compétents, œuvre qui fait mouche à chaque page.

On se marre franchement. Et c’en est déstabilisant. Des années de Goulag étaient en jeu dans cette histoire. Et cela n’avait rien de drôle.