Les affres de la révolution sexuelle

Par 27 avril 2020 à 11:24

« Le sexe sans lendemain crée une incertitude parce qu’il manque d’un noyau normatif interne clair, parce que la structure institutionnelle qui le sous-tend se déploie dans un marché de consommation dispersé, fondé sur l’éphémère et l’obsolescence, et parce qu’il s’appuie sur des scénarios de relationnalité genrée différents et divergents. Alors que dans les relations prémodernes, les rôles propres à chaque genre étaient subsumés sous la définition du mariage et de la moralité, l’intrication du sexe et du marché de consommation fait ressortir les différences et les identités de genre. Le sexe sans lendemain est donc un scénario social inversé, un scénario de non-relation »

Eva Illouz, sociologue des émotions, nous montre dans cet essai, comment les sociétés occidentales sont passées de la cour amoureuse à la relation sexuelle sans lendemain et surtout comment le capitalisme a investi la sexualité et le lien amoureux. Selon elle, nous sommes passés d’une vision transcendantale de l’amour à un élan désormais marchandisé.

Autrefois le mariage était régi par des normes familiales, sociales et religieuses auxquelles devaient impérativement se conformer les prétendants à la vie maritale. Une telle organisation entravait particulièrement la liberté de choix des femmes et mettait leur corps sous contrôle. Grâce aux conquêtes féministes du XXème siècle et à la révolution sexuelle qui en a découlé, les femmes peuvent enfin disposer de leur corps et donner libre cours à leurs désirs. C’est donc tout naturellement qu’elles ont investi la sexualité, y compris la relation sans lendemain, contribuant comme les hommes au renforcement du « casual sex ».

Si la sexualité est devenue le lieu de la liberté par excellence, cette liberté, selon Eva Illouz, a des effets pervers. En effet, le recours de plus en plus massif à la relation sexuelle sans lendemain entrave la possibilité même du lien et génère chez les individus une incertitude ontologique. Au nom de l’affirmation de soi (plébiscitée par la thérapie et le marché du développement personnel) et de son droit à la liberté, les relations se font et se défont à un rythme effréné, faisant du lien amoureux un espace de non choix et l’expression d’une liberté négative. La séparation du registre sexuel et du registre émotionnel s’est accompagnée de la difficulté à faire lien, de la difficulté à s’inscrire dans une relation durable. L’impératif de liberté induit, de plus en plus, dans la relation amoureuse un rapport de consommation, le consommateur et le produit étant devenus interchangeables.

Eva Illouz développe aussi la notion de « capitalisme scopique » pour affirmer combien le libéralisme a fait de la sexualité un objet monnayable. Les industries du cinéma, du cosmétique, la publicité, les médias ont réduit le moi et le corps sous forme d’image, attribuant par là-même une valeur à cette image. Cette valeur est définie à travers la diffusion de canons esthétiques formatés et standardisés visant surtout le corps des femmes. Cette tendance est amplifiée par les réseaux sociaux et les sites et applications de rencontres comme Tinder. Ces supermarchés de la rencontre usent de ces standards pour mettre en concurrence des individus surtout évalués à l’aune de leur capital sexuel. Or, ce jeu de l’offre et de la demande génère de l’exclusion car ils sont nombreux les femmes et les hommes qui ne trouvent pas preneurs. A l’hyper sexualisation de certains fait écho l’extrême solitude des autres. Si les exclus souffrent particulièrement, ceux dont la valeur est reconnue ne sont pas épargnés par le malaise et l’insatisfaction. Ils évoluent dans un halo d’incertitude ayant, tel Sisyphe, à entretenir sans fin leur valeur sexuelle. Les femmes, comme le dit Eva Illouz, sont particulièrement victimes de ce nouvel ordre. Leur valeur sous le régime du « capitalisme scopique » s’érode plus vite que celle des hommes. Aux yeux de la société marchande, les femmes par exemple perdraient de leur attrait sexuel en vieillissant, là où les hommes se bonifieraient. Ce déséquilibre et l’injonction faite aux femmes de se montrer toujours désirables prolonge le pouvoir des hommes sur les femmes. Si pour les hommes la relation d’un soir est recherchée et plus facilement assumée, il est plus difficile pour les femmes de se défaire du registre des émotions. Traditionnellement vouées aux activités du soin, elles demeurent encore attachées à la dimension affective de la relation. La liberté sexuelle porte en elle une forme d’ambiguïté car elle reste le lieu de la domination masculine. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait que l’équilibre des pouvoirs et l’égalité deviennent une réalité effective.

Un livre éclairant sur un phénomène de société qui produit certes de l’émancipation, mais aussi de la souffrance et qui surtout crée de l’incertitude sur la possibilité même de la relation.