Effondrement éthique et délitement politique

Par 27 avril 2020 à 11:45

« Mon ombre sur les murs se superpose à toutes celles, amies, dont le soleil a projeté l'histoire. Et pourtant je pars sans regarder derrière moi, non pas soulagé mais comme désentravé. Je ne déserte pas ce territoire, où pendant quarante années j'ai écrit la totalité des dix mille pages publiées, parce que j'ai fini par comprendre que c'était lui qui m'avait quitté, abandonné. »

Dans ce petit livre de 48 pages publié chez Gallimard dans la célèbre collection « Tracts », Didier Daeninckx nous révèle combien certains territoires de la république sont gangrénés jusqu’à l’os par le clientélisme, la corruption et le communautarisme. Les communes qu’il pointe du doigt sont des anciens bastions du parti communiste, ce sont les fameuses banlieues rouges dont certaines ont été longtemps réputées pour leurs actions en matière de justice sociale, de développement culturel et de progrès humain.

Aubervilliers est l’une d’entre-elle. C’est la commune dans laquelle Didier Daeninckx a longtemps vécu mais qu’il a été contraint de quitter en raison de son délitement politique et du peu de moralité de ses édiles.
Si Aubervilliers est aujourd’hui l’un de ces territoires perdus de la république et qu’elle est devenue un espace de non droit à cause de l’avidité et de la duplicité électoraliste de ceux qui la gouvernent, elle n’a pas toujours été le théâtre de la compromission politique et de l’abaissement des valeurs démocratiques.

Après-guerre, l’esprit d’entraide, le souci d’élévation culturelle, les luttes pour la dignité et la justice sociale ont insufflé des politiques volontaristes. Celles-ci se sont concrétisées par l’édification d’infrastructures qui ont permis de répondre aux besoins de la population et par là-même de cimenter le corps social. C’est ainsi que de nombreux équipements ont vu le jour : écoles, centres de santé et de loisir, établissements sportifs et culturels. C’est sur le terreau des solidarités de classe que s’est développé, pendant plusieurs décennies, une certaine effervescence créatrice et qu’a pu prospérer l’éducation populaires. Il en va tout autrement aujourd’hui. Ce que décrit Didier Daeninckx est absolument édifiant ! Aubervilliers, comme d’autres communes de la banlieue parisienne, est livrée à des responsables locaux totalement corrompus, usant massivement du clientélisme, de l’alliance avec des trafiquants de drogue et de l’appui de représentants communautaires pour se faire élire ou réélire. Souvent élus avec un pourcentage insignifiant du corps électoral (avec 5% des électeurs lors de l’élection de 2014) leur légitimité pose question. Certaines de ces communes sont devenues, comme l’écrit Didier Daeninckx, des poches de relégation où plus de 50% de la population est totalement paupérisée. La misère dans ces territoires est trois fois plus élevée que la moyenne nationale qui est de 15%, ce qui explique en partie les taux d’abstention faramineux. A Aubervilliers, le jeu dangereux des services rendus et des renvois d’ascenseur a donné lieu à la désignation sur le poste de directeur de l’administration, d’une personne non qualifié. Celle-ci, en cours de mandat, a dû rendre des comptes à la police suite à la découverte, dans les locaux de la mairie, d’un stock conséquent d’armes et de drogue. La collusion du politique avec les trafiquants de drogue a eu des conséquences graves sur la gestion de la ville. Le désengagement, l’irresponsabilité de ces élus a abouti à la désagrégation du corps social et au renforcement du communautarisme. Il est loin le temps où le désir d’élévation et de citoyenneté tenait lieu de projet politique !

Pour Didier Daeninckx, l’écriture a toujours été un espace de résistance et d’engagement, qui lui a permis d’exhumer certains évènements oubliés de l’histoire. Son livre Meurtres pour mémoire a, par exemple, contribué à faire connaître au grand public la date du 17octobre 1961, où plusieurs dizaines d’algériens ont été massacrés par la police du préfet Papon. Sa plume a permis, entre-autre, de sauver de l’oubli les crimes du colonialisme. Son roman Artana ! Artana ! récemment paru, est le pendant fictionnel de ce qu’il dénonce dans ce pamphlet.

Un livre effrayant sur les dérives de certains élus corrompus, sur l’effondrement des valeurs démocratiques dans certaines banlieues françaises. Un appel au sursaut collectif !