Un trop bruyant silence

Par 19 juin 2020 à 15:34

"Il avait vu et entendu des choses qu'il ne pouvait pas expliquer, qu'il ne pourrait pas répéter - mais qui n'allaient plus jamais quitter son esprit. Vicente ne savait toujours pas toute l'atrocité de la réalité de ce que vivait sa mère, de ce que vivait son frère, des conditions dans lesquelles ils vivaient chaque jour, mais il en savait assez pour ne plus pouvoir vivre comme il avait vécu jusque-là. c'est pour ça qu'il avait choisi, sans en avoir tout à fait conscience, de se taire."

Vicente, grand-père de l'écrivain, a été un jeune homme plein d'allant, confiant en son avenir quand il a quitté sa Pologne natale et sa famille (surtout sa mère, sans doute un peu trop possessive, comme, dit-on, toutes les mères juives). En but à l'antisémitisme endémique de ce pays, il veut tourner la page, ne plus être juif, et part pour l'Amérique, Argentine - Buenos Aires. C'est alors les années 1930 et il est un dandy charmeur à la moustache fine qui bientôt trouve son grand amour, Rosita, et fonde une famille, aime ses filles ; bref, prospère...

Mais cette insouciance et cette joie de vivre vont bientôt être rattrapées par la guerre. Dans cette lointaine Europe qu'il a quittée, à Varsovie, sa mère et les siens sont enfermés dans le ghetto. Rongé par l'impuissance et la culpabilité, Vicente va lui aussi s'emmurer vivant dans le silence.

Ce court livre est d'une incroyable puissance. Tout à la fois romanesque, philosophique et historique, ce Ghetto intérieur ne cesse d'interroger son lecteur : ce silence radical de Vicente est-il simplement le reflet du désespoir ou bien plutôt la seule attitude morale envisageable face à l'inacceptable ?

A l'instar du Bartleby de Melville, Vicente, lui aussi, préfère ne pas parler...