Les sales gosses

Par 9 juillet 2020 à 17:34

« Ricetto et les autres n’étaient pas entrés dans la pièce où se trouvait le mort qu’ils avaient déjà envie de déguerpir : il faisait humide et sombre comme en hiver, et les tantes et les sœurs d’Amerigo, grasses comme elles étaient, l’encombraient au point qu’on ne pouvait même pas bouger : ils jetèrent un coup d’œil au mort et, tout honteux, parce qu’ils ne l’avaient pas fait depuis le jour de leur première communion, ils se signèrent et ressortirent dans la rue où les hommes restaient à causer. (…) A l’intérieur, on entendait les pleurs des femmes. Les mecs, au contraire, ne montraient aucun signe d’émotion, et sur leurs traits de jeunes hommes imberbes ou de vieux roublard se dessinait plutôt une vague expression amusée. A Pietralata, par éduction, personne n’avait pitié des vivants, ça donne donc une idée, bordel, de ce qu’ils pouvaient éprouver pour les morts. »

« Les Ragazzi », premier roman du génial et maudit Pier Paolo Pasolini (à la fois romancier, poète, réalisateur ou journaliste) est un vrai choc. A travers ces trois cents pages fiévreuses, au sortir de la guerre, une myriade de gosses, au centre desquels la figure de Ricetto s’impose, ont encore un peu du lait de leurs mères au coin de la bouche quand ils attaquent de leur ennui, leurs rires et leur délinquance foutraque une Rome fantasmagorique écrasée de chaleur.

Avec son dédale de rues, de places et de coins sombres à faire pâlir Modiano de jalousie, la Rome de Pasolini, elle, sent la sueur, la ferraille, l’urine et le sang. Ces gamins errent et se battent dans un monde urbain en mutation totale et exponentielle, dont on les chasse eux et leurs familles, comme on chasse les cafards : sans cesse repoussés, jamais éliminés.

Alors Alduccio, Begalone, Genesio et ses frères, et bien sûr Ricetto et tous les autres, les ragazzi tissent sans le savoir, et sous la baguette de Pasolini, un grand roman labyrinthique, éloquent et terriblement attachant. Et comme l’éditeur le rappelle : un roman politique. Car n’oublions pas que tous ces petits Romains avec leur gouaille, dont on lit les pérégrinations avec l’humeur condescendante du lecteur progressiste et cultivé, sont les mêmes merdeux (c’est le bon mot) que ceux qui nous insupportent aujourd’hui avec leurs portables, leur culture, leur insolence, bref avec leur âge. Pour ne pas dire leur couleur de peau. C’est pour cela que « Les ragazzi » est un roman universel sur l’enfance qui ne cessera jamais de se construire contre le monde des adultes racornis et inquiets. Ce qui est une excellente nouvelle, qui peut le nier ?

« - Qui s'aillent s'crève ! » conclurait Ricetto.

Nouvellement et magnifiquement traduit du dialecte romain le romanesco par Jean-Paul Mangarano aux éditions Buchet Chastel, « Les ragazzi » précède « Une vie violente ».