Le management à l'heure du nazisme

Par 4 août 2020 à 10:34

« Bien loin d'être la simple alliance du microphone (propagande) et de la matraque (répression) derrière des barbelés et à l'ombre des miradors, l'Allemagne nazie fut une organisation complexe où le pouvoir chercha à acheter le consentement par le contentement et fut en négociation - au moins tacite- quasi permanente avec son peuple, jusqu'au déchaînement de violence qui frappa les tièdes ou les réticents, sinon les résistants, à partir de l'automne 1944, à l'acmé de la guerre et du désastre. Cette réalité politique, participative plus que répressive, avec un sens idéologique- il s'agissait de faire advenir, contre la société de la lutte des classes, la communauté des "camarades du peuple / de race" (Volksgenossen) une Allemagne unie dans la lutte pour la vie, débarrassée des idées à la fois néfastes et fausse de l'individualisme libéral ou du marxisme. »

Dans cet essai d’histoire, l’auteur spécialiste de la 2ème guerre mondiale, aborde et développe un thème peu usité : l’apport du nazisme au management moderne. Comme le démontre Johann Chapoutot, la gestion des hommes et l’organisation du travail ont été des enjeux majeurs pour les nazis. Leur investissement massif dans les industries de l’armement et leur politique raciale, les a conduits à imaginer des méthodes organisationnelles visant l’efficacité et la performance. Cette préoccupation était d’autant plus cruciale que l’exigence d’efficacité s’exprimait dans un cadre contraint où pendant la guerre la main d’œuvre se raréfiait. Il fallait donc se montrer créatif pour faire mieux avec moins et ceci dans un contexte d’expansion territoriale. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le régime aurait usé d’un pouvoir aveugle pour asservir les masses, en réalité il était plutôt dans la recherche du consentement. Le renforcement de l’idéologie soviétique à l’Est suscitait chez les nazis la peur du soulèvement populaire et de la lutte des classes, il fallait donc s’assurer par des moyens appropriés l’adhésion et l’approbation des travailleurs.

Or, il s’avère que le régime a bénéficié de nombreux théoriciens qui ont participé activement à l’édification et à l’impulsion de méthodes organisationnelles ayant pour objectif le consentement du travailleur par son implication et sa responsabilisation dans la mise en œuvre de la tâche. Son bien être faisait l’objet d’un intérêt tout particulier, il fallait le distraire et le divertir, lui procurer satisfaction et compensation pour son dur labeur et surtout pour le maintenir fidèle aux visées du régime. Plusieurs de ces théoriciens ont reçu une éducation de qualité dispensée par la république de Weimar qui a élevé de manière significative le niveau d’instruction de la population allemande. Ainsi, de nombreux étudiants furent très bien formés dans des disciplines variées entre autre de très bons juristes. Parmi ces universitaires, certains se rallièrent au régime et épousèrent pleinement ses thèses. Ils se montrèrent très actifs dans l’élaboration de principes régissant l’organisation et la rationalisation du travail et usèrent d’une terminologie dont les accents nous rappellent la rhétorique managériale actuelle. Johann Chapoutot nous narre le parcours de l’un d’entre eux, un certain Reinhardt Hôhn, brillant juriste qui fut un haut dignitaire du régime. Il contribua comme d’autres à théoriser la fin de l’Etat et à glorifier par la propagande la liberté par le travail en survalorisant le travail au service de la communauté. La liberté par le travail tel fut le crédo du totalitarisme nazi, savamment orchestré par un endoctrinement sans relâche, amplifié par le cinéma. Le travail et le culte du corps comme voies d’émancipation et d’exaltation pour servir la puissance virile du régime.

Après-guerre beaucoup de ces théoriciens échappèrent aux poursuites, les réseaux nazis encore actifs ayant su les soustraire à la justice. La RFA ayant besoin d’une élite formée pour reconstruire le pays, les a recyclé dans toutes les sphères de la société et pour certains à des niveaux de responsabilité élevée. Ce fut le cas de Reinhardt Hôhn qui ne fut guère inquiété par les tribunaux et qui fut très vite remarqué par le patronat allemand. Il parvint même à créer une école de commerce dans laquelle il élabora et diffusa des conceptions managériales adaptées aux enjeux politiques et économiques de l’époque et qui eurent un retentissement national et international. Beaucoup de cadre du miracle allemand se formèrent dans cette école et s’imprégnèrent des méthodes enseignées dans cet établissement. Hôhn publia d’ailleurs plusieurs livres pour assurer à ses thèses une diffusion la plus large possible. Ce qui était enseigné dans cet institut, c’était une forme de management participatif, il fallait faire du subordonné un collaborateur, lui donner l’illusion de son importance au sein de l’entreprise. On lui octroyait une certaine liberté de moyens, mais la définition des objectifs demeurait le privilège de la hiérarchie. Ces principes et notamment la délégation de responsabilité étaient déjà à l’œuvre sous le 3ème Reich, et On sait combien tout cela a contribué à chosifier les travailleurs. Chosification et aliénation telles furent les conséquences de ces méthodes. Au lieu de la liberté proclamée, c’est la souffrance au travail qui devient le symptôme pour des générations de salariés. Le refus d’impliquer les travailleurs dans la phase d’élaboration des objectifs a démultiplié les risques psychosociaux et a renforcé le sentiment d’instrumentalisation de ces derniers.
Si les théories managériales ont évolué et pris d’autres formes depuis les années soixante, la terminologie employée, les méthodes et les pseudos responsabilités accordées aux travailleurs font écho aux réalités du moment et à la sémantique managériale d’aujourd’hui. Ces notions nous sont familières, elles disent combien le management moderne puise ses racines dans une longue histoire qui remonte au darwinisme social, que le nazisme a su pleinement incarné et que les exigences de rentabilité et de performativité font perdurer encore aujourd’hui.

Un livre à lire absolument ! L’étrange contemporanéité des théories managériales nazis et leurs résonances avec les effets délétères des pratiques du management moderne devraient tous nous questionner et faire l’objet d’une étude approfondie dans les instituts de formation de cadres.