Une vie au-delà des murs

Par 4 août 2020 à 10:36

"Il neige depuis une semaine. Près de la fenêtre je regarde la nuit et j’écoute le froid. Ici il fait du bruit. Un bruit particulier, déplaisant, donnant à croire que le bâtiment, pris dans un étau de glace, émet une plainte angoissante comme s’il souffrait et craquait sous l’effet de la rétraction. À cette heure, la prison est endormie. Au bout d’un certain temps, quand on s’est accoutumé à son métabolisme, on peut l’entendre respirer dans le noir comme un gros animal, tousser parfois, et même déglutir. La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son vent re, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons."

Jean-Paul Dubois nous raconte dans ce livre, l’histoire d’un homme enfermé entre les quatre murs d’une prison à Montréal. Cet homme, Paul Hansen, purge une peine de prison de deux ans dont le motif ne sera dévoilé qu’à la fin du récit.

Deux temporalités se succèdent pour mettent en scène la vie du protagoniste : l’ordinaire et la rudesse de sa vie en prison qui alterne avec la narration de sa vie passée avant l’enfermement. Il partage sa cellule avec un drôle de personnage dénommée Patrick Horton, un Hells, condamné pour meurtre, amoureux de sa bécane, qui terrorise toute la prison avec le volume de ses biceps. Et pourtant, « cet homme et demi », ainsi décri, aussi violent soit-il est parfois déconcertant de faiblesse, il a une peur panique des souris et des ciseaux du coiffeur.

C’est sous la protection de cet homme que s’égrènent pour Paul Hansen, les jours vides et désolés de la prison, rythmés par la répétition implacable de la routine et de la violence journalière. Au prise avec la promiscuité, le froid, la déréliction du lieu, il arrive parfois à s’échapper grâce à l’évocation de ses morts.

Ses morts ont appartenu à sa vie passée, vie ordinaire éprouvée par la perte, par le coup du sort et par l’arbitraire. Au gré de ses souvenirs, le déroulé de sa vie se déploie. Il est né dans les années cinquante à Toulouse d’une mère française et d’un père danois. Le couple de ses parents forme une entité plutôt discordante : mère cinéphile et libertaire, père pasteur déserté par la fois. Et puis après 20 ans de vie commune, c’est le divorce de ses parents, le départ de son père pour le canada, son départ pour rejoindre son père, la mort de son père, son installation à l’Excelsior en qualité de super intendant, sa rencontre avec sa femme pilote, la mort de cette dernière etc.
Du récit de cette vie banale se dégage une infinie délicatesse, les sonorités d’une langue riche et poétique empreinte de tristesse et de mélancolie. Le texte est jalonné de références littéraires qui prolongent la phrase de Jean-Paul Dubois, pour le plus grand plaisir du lecteur !

L’univers dans lequel évoluent les personnages est quelque peu désespéré mais subsistent dans ce monde désolé des êtres pleins d’humanité et de gentillesse. Le personnage principal dépeint par l’auteur est sans éclat et pourtant lumineux de bienveillance et de tendresse. Epris de liberté, il conserve droiture et intégrité malgré l’adversité Et puis, il y a l’humour comme remède à la mélancolie, comme antidote aux épreuves de la vie, notamment le deuil, thème récurrent dans l’œuvre de Jean-Paul Dubois.

Un beau livre, où se dessine une vision certes désenchantée du monde mais qui irradie de bonté, de générosité, d’amour et d’ironie. Des qualités essentielles pour l’humaniste qu’est Jean-Paul Dubois, ingrédients indispensables pour une vie bonne envers et contre tout.