La ruche enflammée

Par 4 septembre 2020 à 10:38

« Les êtres humains sont très différents des abeilles. Nous ne travaillons pas ensemble, nous n'avons pas de véritable notion du bien commun. Voilà ce que j'ai découvert. »

Nuri est apiculteur, avec sa femme Afra artiste peintre et leur fils Sami âgé de 11 ans ils vivent paisiblement à Alep. Leur vie est simple et harmonieuse en osmose avec les paysages de Syrie où les senteurs de jasmin embaument les soirées d’été.

Ce quotidien vole en éclat quand survient la guerre civile qui va ravager la Syrie. Au début il y a l’espoir d’une vie encore possible, même sous les bombes, même avec la peur d’être à tout moment dénoncé. Très vite la terreur s'installe, l'insécurité et les exécutions sommaires deviennent le quotidien et lorsque Sami est tué leur monde bascule. Dès lors Nuri sait que leur survie à Alep est impossible, qu' il n'y aura pas de retour et que seul la fuite, coûte que coûte devient le seul choix pour rester en vie et sauver Afra, qui après le choc de la perte de l’enfant, est devenue aveugle, mutique, désormais enfermée à double tour dans sa douleur de mère.

"L' Apiculteur d'Alep" est un récit de vie puissant, poignant même à maintes reprises, nous sommes cahotés entre le passé - souvenirs heureux de la vie d’avant, puis l’exode, la peur, la perte de dignité - et le présent où le couple est pris en charge dans un énième hébergement d’urgence au Royaume-Uni. Un roman solaire aussi malgré le sujet, traversé par un style lumineux : couleurs, senteurs, sonorités, prennent vie et consistance et nous décrivent ce que Afra ne peut/veut plus voir… Ce paradis définitivement perdu.

L’écriture de Christy Lefteri épouse le récit, le relie par une mise en page typographique originale qui nous rappelle ces jeux d’association ou ces errances dont est capable parfois la mémoire : les chapitres n’ont pas le dernier mot de la dernière phrase, ils restent en suspens le temps de tourner la page et de commencer le chapitre suivant qui aura comme premier mot le dernier du paragraphe précédent. Ces allers-retours gardent en vie le personnage, ils tissent comme un fil d’Ariane, lui donnent la force d'avancer et croire à un futur, fusse-t-il hypothétique.

« L’apiculture d’Alep » a été inspiré à Christy Lefteri par son expérience en tant que bénévole dans un camp de migrants à Athènes en 2016 et 2017, un roman à lire absolument, tant pour sa justesse que pour le témoignage qu’il nous apporte. Nous cheminons à coté de Nuri et Afra dès les premières pages, déjà captivés, n’acceptant de les quitter qu’une fois le dernier mot envolé.

Christy Lefteri vit à Londres et est d’origine chypriote.