Les origines évolutionnistes du néolibéralisme

Par 21 septembre 2020 à 16:46

«[...] on comprend mieux comment le néolibéralisme, sur la base d'un récit précis et puissant sur le sens de l'évolution, a pu s'accaparer à la fois le discours de la réforme et celui de la révolution, condamnant ses adversaires soit à la réaction, soit à la conservation des avantages acquis, soit à l'espérance nostalgique d'un retour (de l'Etat-Providence, de la communauté, de l'autosuffisance) et les enfermant dans tous les cas dans le camp du retard. »

Partant du constat que l’expression « il faut s’adapter » a envahit toutes les sphères de la société (l’économie, le social et le politique), Barbara Stiegler, philosophe, a voulu reconstituer la généalogie de cette injonction à l’adaptation perpétuelle. Elle s’est questionnée sur la nature évolutionniste et biologique de cette terminologie que le monde de l’entreprise ne cesse de proclamer. D’où vient cette sommation et pourquoi a-t-elle tant fait florès ? Comment cette survivance à la référence biologique dans le discours politique a-t-elle pu perdurer après les atrocités commises au nom du biologique et de la race durant la deuxième guerre mondiale ?

Ses recherches l’ont conduite à revisiter la pensée et l’œuvre de deux grands théoriciens du libéralisme Walter Lippmann et John Dewey, tous deux américains et contemporains, ayant des conceptions radicalement opposées sur leur vision du libéralisme et de la démocratie, s’étant tous deux fait connaître au début du XXème siècle et surtout pendant l’entre-deux guerres. Comme le découvre Barbara Stiegler, tous deux sont imprégnés par la théorie darwinienne sur l’évolution et cette imprégnation aura un impact constitutif sur leur pensée respective. Pour Lippmann, la révolution industrielle et l’avènement de la grande société mondialisée qui en découle ont profondément ébranlé les facultés d’adaptation de l’espèce humaine. L’accélération des flux générés par l’économie mondialisée provoque un décalage entre l’homme et son environnement, désormais continuellement en retard sur l’évolution de la société. Ce retard structurel de l’espèce humaine crée une dyschronie des rythmes, un désajustement de l’homme avec les réalités mouvantes de la grande société et les exigences concurrentielles de la division du travail. Il faut donc selon Lippmann corriger et réadapter l’homme pour le rendre conforme aux visées du capitalisme et de la mondialisation. Cette adaptation ne peut advenir et se concrétiser que par l’intervention de l’Etat à travers l’artifice du droit et par le biais de politiques ciblées en matière d’éducation, de santé et d’environnement.

Le cheminement de sa pensée vers une implication croissante de l’Etat dans les affaires humaines est dû aux innombrables catastrophes générées par le capitalisme au début du XXème siècle : première guerre mondiale, crise de vingt-neuf etc. En cela, son point de vue diffère radicalement de la théorie libérale classique du « laisser-faire » et de la libre régulation des marchés. Pour lui, il faut réformer le libéralisme pour en atténuer les dérives dont les effets furent particulièrement funestes en ce début de XXème siècle.
Sa pensée est pour Barbara Stiegler l’une des matrices du néolibéralisme à laquelle les sociétés occidentales sont encore arrimées. Ce néolibéralisme, selon elle, qui s’est imposé après la deuxième guerre mondiale et qui est encore prégnant dans nos sociétés n’est pas à confondre avec l’ultralibéralisme ou le capitalisme de prédation, il a pour ADN l’interventionnisme de l’Etat. Un Etat qui par son action doit coûte que coûte acclimater l’homme pour le rendre malléable à son environnement économique. Et pour ce faire Lippmann plaide pour une démocratie procédurale car pour lui il n’y a pas de peuple, il n’y a que des masses atomisées, amorphes, incapables de prendre part à la gouvernance du pays. Seul le savoir des experts peut donner un cap pour une bonne marche de la société. Le recours aux masses doit être limité aux élections pour assurer un contrôle minimaliste des appareils de gouvernances. Pour obtenir l’adhésion des masses sur des questions qui nécessitent leur approbation, il faut fabriquer leur consentement par le recours à la propagande et aux outils de communication inspirés par la psychologie sociale. La pensée de Lippmann, comme on le voit, est une théorie politique ayant pour fondement une perspective économique indépassable, l’accommodement de l’homme à la grande société mondialisée, ultime sens de la vie et du vivant, une fin de l’histoire.

Si Dewey, est lui aussi, imprégné par la théorie de l’évolution, sa vision de la démocratie est en totale opposition avec celle de Lippmann. Il est tout d’abord en désaccord avec la conception téléologique de Lippmann qui donne une seule direction à la marche du monde et qui en cela contredit Darwin pour qui il n’y a pas de voie unique à l’évolution, celle-ci ayant de multiples ramifications. Dewey défend aussi l’idée selon laquelle l’environnement certes transforme les espèces mais que les espèces ont le pouvoir de modifier leur environnement. L’homme peut donc agir à partir de l’enquête et de l’expérimentation pour tendre vers une société plus juste et plus harmonieuse. Par ailleurs, Dewey n’a pas la même interprétation du supposé désajustement de l’homme avec son environnement, selon lui, la différence de rythme entre flux incessants et besoin de stabilité est une tension naturelle et créatrice, mais il faut œuvrer pour atténuer les excès de dissonance de ces deux temporalités. la démocratie est le lieu par excellence des rythmes désaccordés, des opinions antagonistes dont l’expression et la conciliation doivent être rendues possible grâce à l’action publique et à l’implication du citoyen. Contrairement à Lippmann, Dewey accorde une place centrale aux citoyens dont l’émancipation passe par la mise en place de politiques volontaristes en matière d’éducation, de culture, de prise en compte de la parole. A l’inverse de Lippmann et de sa conception démocratique « des masses assistées par des experts », Dewey lui fonde sa vision sur une démocratie « des publics » nourrie et investie par l’intelligence collective.

La pensée de Dewey est particulièrement intéressante en ces temps de crise de la démocratie. Elle est séduisante et singulière et sa redécouverte pourrait renouveler le débat sur une nécessaire refondation de notre modèle politique. Le contrat social se délite et a besoin d’être revivifié !

Si le livre de Barbara Stiegler a pour grand mérite de revisiter la pensée de deux grands théoriciens du libéralisme et donc de contribuer à faire progresser le savoir sur les origines et les différents courants de cette théorie, il donne un éclairage particulier sur les raisons du succès et de la longévité du néolibéralisme. Selon elle, le néolibéralisme doit sa pérennité à son discours téléologique sur l’inéluctable marche vers l’avènement de la grande société mondialisée.

C’est en quelque sorte un récit sur le sens de l’Histoire et du vivant, qui, selon elle, s’est imposé au moment même où la mort de Dieu était proclamée.